Cette dernière, en effet, s’avérait être l’opposé de son aînée ; facétie de la nature, brune aux yeux bleus d’un reflet si foncé qu’ils en paraissaient presque violets, la providence fort généreuse à son encontre l’avait dotée d’un ravissant petit nez retroussé, et d’une bouche aux lèvres finement ourlées. Ce tableau presque parfait de notre créateur n’aurait pas été complet s’il avait omis d’y ajouter, un brin de ce charme fou, qui donne du pétillant, même à la plus laide de ses créatures ! Qui aurait pu imaginer un seul instant, en voyant ces deux femmes si dissemblables, aussi bien physiquement que moralement, qu’elles possédaient un quelconque lien de parenté….
Mais lorsque j’arrivais à Guermange, je n’avais cure de ce genre de constatations et mes préoccupations se limitaient à toutes celles inhérentes à un nouveau-né. Au dire de Mémère, je poussais telle une belle plante, et mes joues, eurent tôt fait de prendre cette teinte rosée, véritable baromètre de santé de l’époque.
"Tu étais une véritable poupée, aimait à me répéter inlassablement l’aïeule, brune aux yeux bleus, tu possédais le teint le plus blanc qu’il m’ait été donné de voir et il fallut quelques mois ,afin que le grand air de Guermange t’apporte un peu de rose…Tout le village s’arrêtait devant ton landau, en extase devant tes cheveux si foncés,ici, en effet, les enfants en bas âge possèdent les cheveux aussi blonds que les chaumes, et cette petite noiraude parmi eux, constituait un véritable miracle, presque une erreur de la nature."
Une fois que Mémère était lancée dans le récit de ma petite enfance, elle devenait intarissable sur ce sujet, qui se révélait être, et de loin, son préféré. Aussi, connaissais-je par coeur la suite de cette histoire qui, embellie par la narratrice, ressemblait à un conte de fée….dont j’étais l’héroïne.
"Je te confectionnais de belles "anglaises" et tes parents, lorsqu’ils nous rendaient visite te trouvaient tant à leur goût et dans une santé si florissante, qu’ils voulurent à maintes reprises te ramener chez eux…Mais imagine une peu le drame qu’ils occasionnaient, et à chaque fois la même scène se répétait : ta tante pleurant et vociférant contre leur ingratitude, leur reprochait de vouloir t’arracher à son affection.
Heureusement pour la continuité de ma vie à Guermange, un autre bébé vint vite prendre ma place laissée vacante..Une autre fille naquit, troisième enfant au foyer de Joseph et de Marie, et mes parents me sachant en sécurité, ne s’inquiétèrent plus autant de la bouche supplémentaire que je représentais maintenant. Aussi j’atteignis rapidement ma deuxième année dans ce petit village lorrain, trottinant devant la minuscule maisonnette située au bas de la bourgade, entre l’affection de ma tante et la dévotion de l’aïeule… Je ne sais quel déclic, ma présence opéra chez la femme qu’était ma tante, mais après quelques années de mariage stériles, naquit un petit garçon : Roger.
Ce nouveau venu me relégua au second plan..un an après arriva au monde une fille : Marie-Thérèse, et pourquoi s’arrêter en si bon chemin ! L’année suivante Marcel dit Titi, vit le jour. Je me retrouvais l’année de mes 6 ans, nantie de deux frères et d’une soeur. Je devins automatiquement l’aînée, vite rendue responsable des nombreuses sottises de mes cadets ; mais le rôle auquel aucun enfant n’est préparé est celui d’intruse ; bien que pour moi, à mes yeux combien innocents,ces cousins germains, par les liens de parenté, furent mes véritables frères et soeur, et le demeurèrent à jamais…Un enfant ne retient que les liens du coeur et fait fi des lois de la nature et des adultes.


