Le plus souvent comme ont coutume de le faire les faibles, mon oncle oubliait pour quelques instants ce triste quotidien, aidé en la circonstance par un allié toujours disponible : un verre "de rouge" et il s’avérait qu’il y avait tant à gommer dans son esprit, que le verre en appelait évidemment une multitude d’autres, et se commuait souvent en un ou plusieurs litres d’affilée : sa maigre paie s’envolait trop vite, le courroux de sa femme devenait alors terrible et le cycle infernal ne pouvait s’arrêter dans son escalade vertigineuse ;
A cette époque, l’ouvrier agricole devait travailler durement, allant de ferme en ferme, afin de vendre ses services suivant les besoins saisonniers, et mon oncle s’astreignait à ce dur labeur, afin de subvenir aux besoins du foyer, et à ceux de cet oiseau tombé du nid que je représentais.
Ma tante quant à elle, brodait fort tard à la veillée en compagnie d’un troisième personnage, le plus important dans ma vie de petite fille : "Mémère".
La mère et la fille ne s’étaient jamais quittées et les deux femmes se retrouvaient souvent réunies le soir, usant leurs yeux sous la faible lueur vacillante de la lampe à pétrole, afin d’améliorer le quotidien ; pauvres gens que le destin n’avait pas pourvu de larges bienfaits, mais qui savaient goûter aux joies simples de la vie. Leurs âmes restées pures, s’accommodaient de cette existence parfois très difficile, ne pouvant pas lutter contre une fatalité irréductible.
Dans ce village serti d’étangs et de forêts, leur richesse c’était la nature qui les environnait…mais fallait-il encore que ces pauvres diables puissent avoir tout loisir d’apprécier les beautés de la vie ?La fatigue du labeur qui leur permettait de survivre, si dur parfois, leur en ôtait bien souvent l’occasion ;
A mon arrivée, comme me le répéta maintes fois mon aïeule, le calme régna durant un certain temps dans la petite maison : j’apportais un souffle de nouveauté : les balbutiements de ma jeune existence et, sans le savoir, une certaine forme de bonheur, proche de la sérénité. Ma tante remplie du désir d’être mère, s’appropria tout de suite l’enfant que je représentais, je lui appartenais, très exclusive je devins vite sa "chose".Certes, cette femme à l’apparence bourrue, souvent houspillant et hurlant après un membre de la famille, possédait un coeur immense : sous des aspects rébarbatifs se cachait une très grande sensibilité…mais la cohabitation avec un époux falot, sans grande personnalité avait affirmé la sienne et l’en avait dotée d’une solide :


