Les moments heureux s’achèvent malheureusement toujours trop vite, et la nuit tombait bientôt sur la place grouillante de vie, nous devions à notre grand regret regagner la demeure familiale. Sans nous hâter, flânant encore devant les stands, nous arrivions chez nous, la tête emplie de musique et de bruits, espérant l’ultime bienveillance, qui nous permettrait de ressortir au moins une toute petite heure après le repas. Mes parents repartaient enfin, avec mes soeurs, à mon plus vif soulagement, sans avoir évoqué, un seul instant, le désir de m’emmener et je me retrouvais, le coeur léger, en compagnie de mes cousins.
Que d’événements avions nous à nous raconter depuis le matin ! Ce bouillonnement intérieur , jaillissait de temps à autre, toujours prêt à déborder, mais dans un accord tacite, tous réprimions ce flux de paroles, et notre dîner se déroulait dans un calme religieux.
Nous souhaitions par notre infinie sagesse, attendrir notre tante qui détenait à elle seule, le pouvoir de décider du droit de sortie. De sa clémence dépendrait cette liberté exceptionnelle. D’ordinaire, lorsque nous n’avions pas commis de désobéissances trop spectaculaires, cette femme obligée de se montrer ferme, afin de mieux tenir les rênes de la maisonnée, relâchait sa vigilance. Jeanne, c’était son prénom, cachait un coeur excellent sous des aspects plus que revêches, et ne nous privait que rarement de ce plaisir défendu, que nous attendions douze mois durant !
Cette année là, différente des précédentes, les bruits de conflit l’éclaboussant de ci, de là, je voulais à tout prix, ne rien manquer de notre fête.
Aussi durant tout le repas, j’essayais, en scrutant le visage peu amène de tante Jeanne, d’y saisir un assentiment quelconque, mais en vain. Impassible, connaissant cependant notre impatience, elle prenait un malin plaisir à nous laisser sur des charbons ardents ; nous la surveillions, et lorsqu’elle avait englouti le dernier morceau de son dîner, signal habituel, nous donnant la possibilité de nous lever de table : tous les enfants, moi en tête, nous débarrassions les couverts, les jours de semaine lavant la vaisselle et l’essuyant avant de la ranger, bien évidemment.
Mais en cette soirée particulière, Mémère nous apostropha :
-Allez les enfants, aujourd’hui je vous décharge de la corvée de vaisselle, en guise de remerciements, vous me donnerez chacun un baiser.
Requête que nous nous empressions d’exécuter, nous bousculant auprès de l’aïeule, dans une cascade d’éclats de rire afin d’essayer d’être le premier à satisfaire celle qui nous était si douce.
mireille-cezard-tardy.fr



