Ma mère s’en aperçut et se voulant consolatrice lui dit doucement :
-Caroline ne part pas définitivement Maman, tu sais parfaitement que nous ne tenons pas à te l’arracher…mais il est normal qu’elle s’intègre peu à peu au cercle familial !
La vieille femme se ressaisit, esquissant un semblant de sourire, afin de me rassurer, alors que la peine s’inscrivait sur son visage, où les pleurs échappés quelques instants auparavant, laissaient encore une traînée humide.
-Pour quelques jours seulement ma petite chérie, tu verras ils passeront très vite.
Mais la seule idée de devoir me séparer de grand-mère, qui représentait à elle seule, tout mon univers de petite fille désemparée, constituait un chagrin intense. J’ignorais alors, que la guerre qui couvait déjà, me l’arracherait à jamais…et que sur elle, se refermerait la page d’ une enfance, qu’elle avait réussi à rendre heureuse, grâce à son amour infini !
Le coeur lourd, les yeux encore gonflés d’avoir trop pleuré, je fis mon entrée dans la cité ouvrière de Croismare où vivait cette famille que je rejetais maintenant, pour me priver, de tout ce à quoi je tenais.
Comme je me trouvais à l’étroit entre les murs de terre rouge, je ne me sentais pas chez moi, oh non ! vraiment ! entourée cependant de ces petites filles qui m’étaient étrangères, alors qu’elles auraient dû, par le même sang qui coulait en chacune de nous, être si proches de moi : Irène, Yvette, Simone, André le seul garçon, Georgette et Marie la dernière, tous me dévisageaient comme l’intruse. Pourquoi arrivais-je si brutalement au milieu d’eux, bousculant leurs habitudes et dérangeant tout le monde !
Simone, l’aînée fût la seule à me montrer quelque gentillesse durant les jours que je dus vivre dans ce climat inhospitalier, tout me déroutait, jusqu’au ciel qui me devenait hostile…Ces soeurs qui s’amusaient à me tirer les cheveux, à abîmer mes vêtements et qui par un malin plaisir essayaient d’attirer le courroux des parents sur moi ; ces derniers ne me connaissant pas non plus, se montrèrent maladroits dans leur volonté d’agir pour le mieux. Je haïssais par dessus tout, l’environnement sinistre qui encerclait les maisons, comme dans un étau, toutes semblables les unes aux autres, elles s’alignaient par deux, si dépourvues de personnalité, que les premiers jours, je faillis pénétrer chez des voisins….
Ce bataillon de constructions sans âme, sanguinolentes de par leur habit de briques rouges, se confondaient dans une monotonie hideuse pour la petite campagnarde qui les découvrait ; maintenant que je m’en trouvais séparé, mon coeur ne possédait qu’un seul "chez moi" et je repensais avec attendrissement à ce charmant village dont je m’étais éloigné contre mon gré : ses bois, ses près constituaient un écrin verdoyant à ce qui devenait à mes yeux d’enfant : le cadre de vie idéal !
Dans ce tableau champêtre s’animaient les personnages que j’aimais : ma tante, même si les algarades avec mon oncle m’effrayaient, et, si ses gifles magistrales tombaient trop souvent injustifiées sur ma joue ; là, vivait Mémère, la seule à me témoigner une affection sincère, me défendant envers et contre tous ! Comme elle me manquait, petit personnage insignifiant pour qui lui était étranger, elle prenait des proportions gigantesques pour ses proches ! Que ne me consolait-elle pas en cette période où je me sentais si isolée ! loin de tous, dans un univers inconnu…Merveilleuse grand-mère, qui, avec ses histoires, toujours belles à mes yeux, m’emmenait à ses côtés, nous embarquions alors, sur un navire fabuleux afin de traverser un océan de rêves, loin de ce quotidien où parfois même, le nécessaire manquait…..
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