Alors, tout le village se trouvait en situation périlleuse ?
-Oui, la menace pesait lourdement sur tous les habitants…aussi, cette nuit là, personne ne trouva le sommeil, en effet, même un allemand aurait pu tirer un coup de fusil, afin de déclencher volontairement l’escalade de la violence….nous, sans armes, en face d’eux, le carnage aurait été terrible, nous le savions, et, pour connaître la brutalité dont nos adversaires se targuaient volontiers, nous tremblâmes, jusqu’au petit matin….Heureusement pour cette fois-ci, nous en furent quittes pour la peur et une nuit de veille…avec un soulagement indicible, nous virent les allemands s’éloigner enfin, dans un bruit de bottes assourdissant !
-Mémère as-tu vu des batailles ?
-Je n’y ai jamais assisté, cependant, nous entendîmes jusqu’ici les échos de la fameuse bataille de Verdun ; cette malheureuse ville ne se trouve éloignée de notre région que d’une centaine de kilomètres…et sans discontinuer, nuit et jour, nous parvint un roulement monocorde, le bruit du canon, nous connaissions par avance le verdict de ce terrible combat, combien inégal et beaucoup de jeunes hommes du village y laissèrent leur vie ; pour une cause qui n’était en fait, même pas la leur. Mémère intarissable, poursuivait :
-Monsieur François, quant à lui, s’est battu jusqu’en Russie ; il a échappé à une mort certaine en ayant, si on peut s’exprimer ainsi, la chance à ses côtés : les pieds gelés, il a été renvoyé sur l’arrière du front, son salut, il le doit à la température qui atteignait parfois jusqu’à -60°.
-Le plus atroce, d’après ce qu’il m’a rapporté est, le sentiment d’impuissance qu’il a ressenti, lorsqu’il a dû embrocher à l’aide de sa baïonnette, un français qui venait droit sur lui, prêt à l’abattre ; le choix s’avérait brutal, mais évident : tuer ou être abattu soi-même….l’instinct de survie reprenant le dessus, il fût le plus rapide…ce sang qu’il répandait, prenait la teinte du sien, et, ce jour tristement mémorable entacha sa mémoire …s’il survécut à cette blessure toute morale, il n’en guérit jamais totalement, rendant responsable les allemands, qui en armant sa main en avaient fait un meurtrier pour leur compte personnel, aussi leur voua-t-il une haine indescriptible….
-Pauvre Monsieur François, renchérit Caroline, il m’a bien raconté qu’il avait été gazé, omettant volontairement, je pense, de mentionner la totalité de sa pitoyable histoire.
-Oui, sa santé d’ailleurs s’en ressent, ces gaz que de dégâts ont-ils occasionnés, et combien d’hommes de chez nous, en meurent encore aujourd’hui !
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