Nos rires joyeux tintent encore à mes oreilles d’adulte, la faim nous tenaillait certes, mais nous possédions la faculté de nous esclaffer pour un rien….Maintenant, je n’éprouve plus jamais cette sensation douloureuse, qui vous tord l’estomac, mais j’ai perdu en même temps le goût des choses simples et, je ne sais plus rire… Les années coulaient paisiblement dans le grand sablier de ma vie et j’arrivais bientôt à mes huit ans.
Constatant la difficulté, avec laquelle ma tante essayait de joindre les deux bouts, afin de pouvoir nous offrir à tous, le strict minimum, je voulus à tout prix me rendre utile et gagner quelque sous, même si cette mère adoptive me rendait parfois la vie difficile ; Dieu seul peut savoir combien de fois j’ai pleuré, et souhaité fuir cette ambiance, mais pour aller où ? Cette habitation et ceux qu’elle protégeait, représentaient mon seul port d’attache, mon véritable foyer ; et puis, malgré tout, j’aimais cette femme rude qui m’élevait et je voyais les sacrifices que pouvait valoir la bouche de plus à nourrir, de l’oiseau tombé du nid, que je resterai toujours en réalité.
Aussi, je m’ouvris de mes projets à la seule vraie confidente : grand-mère
Mémère, je suis grande maintenant, les voisins sont d’accord afin que j’aille chez eux garder le troupeau de vaches, après l’école, ainsi je gagnerai un peu d’argent pour aider maman. -Pauvre petite, répondit mémère, que ma proposition émut, et je la vis alors, sourire tristement tout en hochant sa tête chenue : - Tu n’a tout de même que huit ans derrière toi, et tu endosses déjà les préoccupations des adultes, comme j’aimerais pouvoir t’épargner ce genre de soucis.
-Ne t’en fais pas mémère chérie, lui rétorquais-je en lui appliquant deux gros baisers, qui claquèrent sur les joues flétries, maintenant c’est à toi de compter sur moi !
Fatuité bien innocente, qui eut pour seul résultat, de mouiller de larmes silencieuses le visage fané de l’aïeule.
A partir de ce jour, je vaquais à divers travaux, ne répugnant à aucune besogne. Courageusement, j’apprenais la valeur de l’argent, que seul un travail consciencieux, peut apporter.
Le père de ma meilleure amie , je l’ai dit précédemment, tenait l’unique boutique de notre village, sans compter, bien entendu, le café qui se pavanait dans le haut du village. L’épicerie, commerce quant à lui des plus respectable, projetait dans notre petit monde, le propriétaire sur un véritable piédestal et ce monsieur, apparaissait aux yeux des villageois tel un notable.
Les revenus de ces commerçants, leur permettaient de vivre à l’aise, en conséquent, largement au-dessus de nos moyens à nous. Aussi, lorsque Monsieur François accepta mon aide au magasin, afin de servir les clients, je fus aux anges.
Je jouais à la marchande et bénéficiais des largesses des propriétaires des lieux, tantôt un bonbon, tantôt un chocolat, mon ordinaire s’en trouva fortement amélioré, ma vie changea. Odette, la fille de la maison, me considérait comme une soeur, elle, que le destin privait du bonheur d’en posséder et à défaut, je représentais un palliatif à ce déficit d’affection, aussi me déversait-elle volontiers tout ce surplus d’ amour.
Loin d’éprouver quelque jalousie à mon égard, Odette encourageait ses parents à me retenir le plus longtemps possible à ses côtés. Souvent je restais manger chez eux, et les braves gens se faisaient une joie de pouvoir me donner un peu de superflu. Riant de mon étonnement et de ma satisfaction devant certains mets, qui, pour eux, ne sortaient en aucune façon de l’ordinaire, alors que pour moi, ils devenaient une véritable révélation.


