Parfois, il m’emmenait avec lui et je le regardais ébahie, savourer ce liquide doré, qu’il engloutissait goulûment, même quand il gelait à pierre fendre…Avait-il si soif ? Souvent je me posais la question, mais je n’osais jamais lui en demander la raison. Un point m’inquiétait cependant : arriverait-il un jour à étancher son inextinguible désir de boissons ?
Le repas achevé, mon oncle s’empressait de retourner à cette passion dévorante, toujours inassouvie, dépensant ainsi une paie bien maigre et qui n’arrivait déjà qu’à grand peine, à nous nourrir convenablement.
Aussi, à son retour, ivre mort pour la plupart du temps, nous assistions à des scènes d’une violence inouïe, entre le couple qui m’hébergeait. Un jour, ma tante s’empara même de la hache pour punir l’invétéré assoiffé et une course effrénée commença autour de la table du modeste logis. Nous, les enfants serrés les uns contre les autres, près de mémère, assistions, terrorisés et impuissants ; un tel déchaînement de violence, nous tétanisait, tant de hargne de la part de la maîtresse des céans nous étonnait toujours, bien que parfois nous la trouvions justifiée…..
Nous devions restés marqués à jamais, par toute l’horreur de cette discorde persistant dans le couple, dont nous étions trop souvent les témoins involontaires ; je garde de cette vision, une aversion sans bornes, pour toutes les personnes qui ne possèdent pas la force morale de refuser un verre de cet alcool, d’aspect si inoffensif et cependant tellement dévastateur. Je ne veux certes pas être moralisatrice, mais les enfants restent marqués à jamais, par ces tableaux si dégradants, offert par ce fléau, en vente libre….. Certaines phrases cruelles, perçues à mon insu, me reviennent encore souvent en mémoire ! L’une d’entre elles m’horrifia tout particulièrement et nous causa à mes cousins et à moi-même la plus grande frayeur de notre enfance, tant nous croyions à la réalisation de la menace lancée par ma tante :
-Je vais te tuer sale ivrogne, je saurai cette fois-ci t’empêcher de dépenser l’argent dans les cafés, puisque tu ne veux pas te guérir de ce vice…je vais t’arracher la tête : vociférait ma tante déchaînée, la hache toujours à la main…le sang de ce carnage, nous apparaissait déjà, tant nos esprits, avaient été préparé depuis des lustres à une issue forcément fatale.
Nous priions, tremblants d’effroi, que ce voeu proféré dans une colère proche de la folie, ne se réalisât pas et remerciâmes Dieu de nous avoir exaucé : ma tante, épuisée, s’arrêta enfin, vaincue, pour s’écrouler en pleurs sur la première chaise, qui se trouvait à sa portée ? Les nerfs avaient craqué, mon oncle était sauvé, enfin, pour cette fois ci.
Le petit homme, quant à lui, flegmatique en diable, quasi indifférent à tout son entourage, recommençait la semaine suivante…par goût de la bière…pour oublier sa pauvreté…sa femme…tout simplement l’âpreté de la vie.


