Oh ! Beaucoup de choses déjà…Mais tu comprends mémère chérie, j’aime tant apprendre, j’ai une telle hâte de savoir lire, afin de te raconter à mon tour de merveilleuses histoires !
Tout en bavardant, nous avions atteint la maison où une partie de la famille nous attendait sur le pas de la porte. Les questions fusèrent alors de toutes les bouches, et jusqu’au coucher, je ne cessais de retracer chaque minute de ma journée, passée pour la première fois, loin de mes cousins ; dans cet endroit qui, s’il m’avait constamment attirée, à eux, leur inspirait une terreur immense. Mais avant de devenir le pôle d’attraction, le seuil à peine franchi, la voix bourrue de ma tante me rappela à l’ordre :
-Pour l’instant, quitte ta blouse afin de la conserver propre, et, surtout ne pas la déchirer, tu devras l’économiser ou aller toute nue, à l’école. termina-t-elle, afin de m’intimider. Je reprenais aussitôt une tenue plus usagée et je retrouvais mes vieux sabots. Je ne tenais nullement à salir les seuls vêtements qui me permettraient dorénavant d’effectuer régulièrement ma visite en ce haut lieu du Savoir….. Véritable coup d’état que cette première journée scolaire, seule ma tante n’en parut pas enchantée : ne se montrant guère plus attentionnée ce jour là à mon égard ! Cette attitude me chagrina quelque peu, apportant une légère touche de mélancolie, sur toutes les heureuses découvertes de cette rentrée. Mais à six ans, les nuages se dissipent vite et mon esprit se tournait tout entier vers la connaissance de l’alphabet. Comme j’étais pressée de pouvoir assembler enfin, toutes ses lettres étranges . De toutes les priorités, je désirais surprendre Mémère, en écrivant toute seule, son prénom que j’aimais tant. Mon application se trouva bientôt couronnée, et ce soir là, l’aïeule, les larmes aux yeux, put lire ces caractères encore maladroits que je lui destinait et qui signifiaient, tout mon Amour. Se penchant vers moi, mémère me donna la plus grande des récompenses, puisqu’il venait d’elle : un baiser.
J’apprenais convenablement et je faisais de rapides progrès, parfois, je recevais cependant des punitions, qui consistaient à faire de nombreuses lignes.Je craignais énormément ma tante, il n’est plus nécessaire de le préciser, elle n’aurait pas hésité à me battre.Aussi je me cachais toujours pour rédiger à son insu, mon pensum.
-Mémère, j’ai des lignes aujourd’hui, glissais-je à l’oreille de la vieille femme, tu peux m’aider s’il te plaît ? L’aïeule prenait alors un ton grondeur et l’air courroucé, que je n’aimais pas faire naître sur le visage chéri, à aucun prix, ne souhaitant devenir l’objet de son tourment :
-Qu’as-tu fait pour mériter cela ?
-La récitation, je l’ai jugée trop difficile à retenir…tellement sûre, que je ne pourrais apprendre autant de mots réunis en un même texte….J’ai perdu confiance en moi….c’était trop difficile Mémère…j’ai tout oublié, un trou immense dans la tête, le vide…mais demain, je te promets , je ne ferais plus aucune faute, devrais-je y passer la nuit !
-Mon pauvre petit, ne doute jamais des possibilités que le créateur a mis en chacun d’entre nous, il est donc nécessaire de croire en tes moyens. "Quant on veut on peut"….rappelles-toi de cet adage, et l’aïeule aux yeux si fatigués, se penchait sur mon cahier d’écoliére et m’aidait à accomplir la punition. Pauvre femme, lorsque j’étais battue, je crois que le véritable supplice c’était elle qui le supportait. Aussi m’a-t-elle défendue à maints reprises, se mettant tel un bouclier devant moi, afin de m’éviter les coups que me destinait sa fille ; mais parfois je recevais en son absence de bonnes gifles qui me laissaient de grandes zébrures violacées sur les joues. N’étant pas l’enfant véritable, bien des mauvaises actions m’étaient imputées, à tort bien souvent et mes cousins en profitaient, m’accusant,afin d’échapper à un châtiment qu’ils avaient pourtant bien mérité ! Cette injustice flagrante à mes yeux, amenait des questions que je posais bien entendu, à la seule personne susceptible de vouloir y répondre :
-Mémère, pourquoi maman me gronde-t-elle plus souvent que Marie-Thérèse ? -Ma chérie, tu es l’aînée, aussi, voilà pourquoi ta maman désire que tu sois la plus sage afin de montrer l’exemple à tes cousins.
Pour une fois la logique de grand-mère ne me parut pas évidente, je ne comprenais toujours pas pour quelle raison, je prenais les réprimandes à la place des autres.
Enfin, j’en connaîtrais sûrement l’explication un jour proche ; après tout, me consolais-je, dans les familles en est-il peut-être toujours de même : les grands reçoivent la correction, que les plus jeunes ont méritée !


