Cette modeste bâtisse refermait tant de mystères pour la fillette qui se rendait à l’office dominical, que je passais furtivement devant elle, dans un silence plein de recueillement, ce qui n’avait pas manqué d’étonner à plusieurs reprises Mémère, marchant à mes côtés…
-Caroline, pourquoi ce mutisme ?me demanda-t-elle un jour, lorsque nous arrivions à hauteur de ce lieu si modeste d’aspect, et devant lequel je marquais une déférence quelque peu inquiétante.
-Mémère, j’ai si peur de faire s’envoler toutes ces choses que les grands apprennent, que lorsque, je serai en âge de les retenir moi aussi, ils n’en restent plus aucune….
-Ma chérie, l’école n’est en rien une boîte magique s’esclaffa l’aïeule, s’il y a un pouvoir extraordinaire, il réside dans notre tête, oui, le cerveau humain peut être considéré comme magique lui…
-Ah oui, et pourquoi ?
-Notre intelligence permet d’accumuler le Savoir, et le maître d’école se trouve être la personne la plus habilitée dans le village pour la former, il éduque votre mémoire en y instillant ce que lui-même a déjà appris…écolier d’abord, avec l’aide de ses professeurs par la suite, et dans les livres également.
-Les livres Mémère ? ils sont enfermés là ?demandais-je en pointant mon index en direction du bâtiment mystérieux.
-Oui, et bientôt tu t’y plongeras afin d’en retirer l’essentiel !
-Quand Mémère ?
-Tu n’as que cinq ans, l’année prochaine tu auras le droit toi aussi de commencer à t’instruire.
Cette seule idée de classe, prenait des proportions gigantesques dans mes pensées, dès cette époque là, l’instruction devint pour la gamine que j’étais, synonyme de privilège. Cette richesse gratuite à la portée de mon esprit, dispensée par le maître d’école, j’en rêvais…et j’étais, fermement décidée à ne pas en laisse échapper une bribe.
Il est aisé de penser, que les premiers jours précédant ma rentrée scolaire, furent une véritable fête.
Pour l’occasion unique que vit chaque jeune écolier, j’étrennais un nouveau tablier, confectionné par ma tante et de ce fait ,à lui seul, constituait-il déjà un véritable événement, tant la chose était rarissime ! Aux pieds, une paire de pantoufles et des sabots, également flambant neufs, me tiendraient bien au sec. J’avais pris un soin tout particulier ce jour là, de tresser mes cheveux noirs que je portais fort longs et qui encadraient un petit visage pointu, que dévoraient d’immenses yeux bleus.
J’affichais déjà ma différence avec les autres petits villageois, eux, qui présentaient tous, sans exception une toison blanchâtre, si opposée à la mienne. Aussi se doutait-on au premier coup d’oeil que je n’appartenais pas à à cette contrée….à ce pays même, que j’étais l’étrangère. Combien de fois avait-je dû subir déjà avant cette rentrée scolaire, les méchancetés de gamins du village me désignant du doigt en criant ou en chantant : "sale polack…sale polack…sale polack" ! Au plus profond de mon être, j’’éprouvais déjà la honte : honte de la différence, car je ne possédais pas les cheveux blonds, honte de cette ascendance dont j’ignorais tout, jusqu’à la signification de ce simple terme Polack. Je le ressentais pourtant telle une insulte et son appartenance qui me valait toutes ces critiques m’échappait !
Un jour cependant, je m’étais enhardie à en demander la signification à ma tante, qui m’avait alors répondu, bourrue, comme à l’accoutumée :
-Polack, polack, ronchonnât-elle, parce que ton père est originaire de Pologne, voilà toute l’explication, il n’y a aucun mystère là-dedans. Mémère quant à elle m’avait fourni une justification plus détaillée, et à ma question : -Mémère, pourquoi m’appelle-t-on polack ? Pourquoi m’insulte-t-on ainsi ?peut-être parce que je ne suis pas blonde comme eux ?


