et alors ? interrogèrent les enfants en choeur, salivant presque à l’idée de de la fabuleuse gourmandise.
-Je rentrais comme une folle vers la maison de mes parents, qui est la même que nous habitons encore aujourd’hui, afin de leur montrer mon trésor ! Pour nous, la crédibilité de cette histoire ne faisait aucun doute, du simple fait que Mémère très futée, ait mentionné son lieu d’habitation…notre maison ! Aussi nous imaginions facilement que demain, en allant le long de l’étang, nous pourrions également rencontrer la bienfaitrice de l’histoire de grand-mère…tous l’eau à la bouche, nous attendions la fin de ce récit si alléchant…
-Mon père, inquiet de mon retard, venait déjà à ma recherche, et m’apercevant au loin il s’écria, m’arrêtant dans ma course :
-Véronique, que t’arrive-t-il ? as-tu le Diable aux trousses ?
-Papa, regarde, et de lui montrer la pâtisserie odorante que je tenais à bout de bras,
-A ma stupéfaction mon père ne marqua pas de réelle surprise et de son ton tranquille :
-Ma chérie, tu as rencontré la Fée des Laboureurs !
-Quels laboureurs ? rétorquais-je
-Ceux qui ont creusé les sillons du champs que tu viens de traverser et sur lequel tu as vu la Fée : lorsque les paysans travaillent tard dans la nuit afin d’achever leur dur labeur, ils aperçoivent souvent, surgissant sous le socle de leur charrue la dame en question : la terre ouvrant soudain ses larges flancs, lui livre passage, et le temps de revenir de leur surprise, l’apparition a disparu…mais, au bord du champ, la femme mystérieuse leur a laissé un cadeau : une galette brûlante toute semblable à celle que tu possèdes toi, aujourd’hui.
- Alors, elle s’est trompée en m’offrant ce cadeau à moi, il ne m’était pas destiné ?Je ne le méritais pas ?
-Non mon enfant, c’est une offrande de la terre aux hommes qui la remue sans cesse, afin qu’elle devienne encore plus productive…Dieu seul sait combien leur travail est pénible et souvent ingrat…Mais toi, avec ton coeur, pur comme un diamant, tu lui as donné ton bouquet en échange. Je pense que cette galette, représente la meilleure récompense pour ton amour, de toutes ces merveilles, que la terre féconde t’apporte gracieusement chaque jour : en l’occurrence, ses parures multicolores que tu vois jaillir suivant les saisons et qui s’appellent : fleurs.
-Grand-mère s’enquit bientôt Hélène, les yeux brillants de convoitise, était-elle bonne cette galette ?
-Oh oui, et je me souviens encore de la première bouchée fondant sous le palais, je la mâchais délicatement afin de n’en perdre aucune saveur…Je ne mangeais pas tous les jours un tel met…Ce gâteau m’apparut tellement délectable qu’il n’avait pu être confectionné que par des mains divines.. ! Mémère se révélait être une narratrice de qualité, et nous partagions mes cousins et moi-même une aptitude primordiale, due à notre très jeune âge : celle de croire au Merveilleux…
Pourquoi d’ailleurs vouloir supprimer le rêve à l’enfant ? Pour nous, pauvres gens, pour moi en ce qui me concerne, cette illusion bon marché fût ma seule richesse, pendant très longtemps, m’aidant à traverser les embûches que me dressait parfois la dureté de la vie .
-Encore une histoire ! réclamions nous, friands de ces légendes dont nous ne nous rassasions jamais….
-Non, pas ce soir, la lampe baisse et il ne reste bientôt plus de pétrole, aussi, il est grand temps d’aller dormir et puis, il ne faut pas épuiser en une seule soirée toute ma réserve…
Devant cette raison si valable, nous nous trouvions démunis pour répliquer et nous courrions, après avoir embrassé nos parents, vers notre chambre que nous partagions avec la vieille femme. Nous sautions dans nos petits lits glacés, espérant très vite que les belles légendes se poursuivent dans le sommeil.
Ce soir là, Mémère, nous avait réservé une surprise de taille : une part de gâteau, avait été déposé sur nos lits, et, telle une souris, elle arrivait derrière nous, à pas feutrés, afin de jouir de notre contentement : son plus grand bonheur !
Certes, la pâtisserie se révélait froide, le beurre mis en trop faible quantité, manquait au moelleux de la pâte, pétrie avec tant d’amour par l’aïeule. Notre imagination cependant, nous la rendait succulente, peut-être même de meilleure qualité que celle offerte par la fée de l’histoire, notre fée à nous, nous la connaissions bien, car elle se nommait : Mémère, et nous pensions à toute la peine que la vieille femme s’était donnée afin de nous confectionner cette galette. Notre reconnaissance n’avait pas de limites, en fait dans l’amour peut-il seulement y en avoir ?
-Taisez-vous les enfants, chuchotait-elle, stoppant net nos exclamations de satisfaction et de gratitude, votre mère ne sait pas, je l’ai confectionnée en cachette…et, s’emparant alors d’une part de cette gourmandise inhabituelle, l’aïeule savourait en notre compagnie ce luxe trop rare. Inutile de nous préciser qu’il ne fallait pas laisser tomber une miette, qui aurait pu constituer une preuve de ce délit commis par nous cinq : aussi recueillions nous une par une les bribes, qui demeurèrent hélas bientôt, les seuls souvenirs de cet instant déliçieuxl .


