Grand-mère, l’interrompais-je alors, tu as été jeune, toi aussi ?
Comment imaginer, lorsqu’on n’a pas encore dépassé sa sixième année, en regardant ce visage parcheminé par des centaines de sillons, une peau douce et lisse ?
Comment croire aussi, que les longs cheveux de Mémère si blancs et tellement clairsemés, aient pu un jour lointain, offrir à notre aïeule, une toison fournie et peut-être soyeuse ? Je savais pour les avoir caressés que les fils de soie qui subsistaient ça et là sur le crâne rosé, n’arrivant que fort difficilement à le dissimuler, avaient une longueur impressionnante ; je prenais plaisir à coiffer la vieille femme, tressant cet écheveau neigeux, et une fois la natte achevée, je l’enroulais à l’aide d’épingles, en un chignon minuscule, bien trop rabougri à mon gré !
Pour bien m’en assurer, je jetais un regard furtif et le dos voûté de Mémère m’étonna encore davantage… Devant cette image, je ne pouvais croire, un seul instant qu’il ait pu être droit et solide ? Pouvait-on se plier ainsi, presque à toucher le sol ? Mon esprit d’enfant ne pouvait franchir de telles barrières ! et puis une grand-mère ne la connaissons nous pas toujours vieille !Aussi, je croyais fermement à cet instant précis, que la narratrice racontait un peu des mensonges, malgré tout… !
Répondant à ma question, Mémère m’arracha à toutes ces réflexions :
-Mais oui, tout comme toi ma chérie, ces vilaines rides n’ont pas toujours dévoré mes joues….je les avais lisses et rosées, pareilles à toutes celles des enfants, que tous, nous avons été un jour… Alors là, je pensais que l’aïeule exagérait et ses affirmations me semblaient vraiment sujettes à caution !
-Grand-mère ? ne pus-je m’empêcher de questionner encore, ce qui provoqua une vive réaction de la part de mes cousins, qui ne cachant plus leur désapprobation me crièrent :
-Caroline, tais-toi, arrête de bavarder sans cesse et d’interrompre Mémère :
-Je continue, répondit dans un sourire ma grand-mère , devant cette impatience juvénile, mais auparavant, je donnerais une réponse à votre cousine :
- Alors Caroline en quoi puis-je satisfaire ta curiosité ?
-Mémère, qui t’a donné tous ces plis sur le visage ? Qui t’a courbé le dos ? Assurément des sorcières bien cruelles pour t’avoir punie de la sorte ?
-Oui, en quelque sorte, et tu les connaîtras malheureusement à ton tour mon enfant, elles se nomment : chagrins, joies aussi, mais ce sont surtout les années impitoyables et toutes les heures que l’horloge de la vie a sonné pour moi…et a commencé d’égrener pour vous mes pauvres chéris… !
-Alors, un jour nous te ressemblerons Mémère ? répliquais-je avec cette candeur enfantine, parfois si cruelle, inquiète, quant à mon apparence future.
-Hélas oui, mais avant d’en arriver là, la route sera très longue…Maintenant Caroline souris moi et cesse de te tourmenter pour un avenir si lointain, ne m’interromps surtout plus, je continue mon histoire :
-La nuit, tel un animal malfaisant se précipitait déjà sur le paysage comme pour l’étouffer et s’en repaître ; je frissonnais en constatant que peu à peu, le contour des arbres s’estompait à mes yeux,ils étaient comme happés dans une brume mystérieuse, aussi je ma hâtais, papa m’ayant bien recommandé de rentrer avant la fin du jour, à cause des loups.
J’allongeais le pas, courant presque, car mes jambes étaient encore bien petites : Quelle hâte d’apercevoir enfin le toit moussu de la maison familiale, je regardais sans cesse en arrière, afin de vérifier qu’aucune ombre suspecte, ne me suive ; les bras encombrés par mon immense brassée de fleurs , je faillis trébucher à maintes reprises, mais à aucun prix, je ne voulais abandonner le fruit de ma cueillette, cadeau du coeur, destiné à l’unique amour d’un petit enfant : maman.
La pénombre avait tué le jour, et le paysage alentour, se nimbait de ce mystère que tous les humains, dans leur petite enfance, prêtent à la nature.
L’air doux effleurait mon visage, nous nous trouvions à la fin du mois de Septembre et la pensée des loups forçait mon allure, mon coeur battait à se rompre, tant l’image d’une horde de ces animaux cruels me poursuivant, hantait mon esprit…lorsque… tout à coup, la terre s’ouvrit devant mes yeux horrifiés…
Les yeux rivés sur la narratrice, nous attendions anxieux, la suite de cette palpitante aventure, et nous ne voulions pour rien au monde, rompre le charme, et laisser s’échapper ce "Merveilleux", que nous dégustions à chaque parole…Le silence devenait alors religieux, tous unis dans le même désir, de connaître la suite de l’aventure arrivée à notre aïeule ;
"du centre de cette crevasse béante, poursuivit Mémère, je regardais abasourdie, pétrifiée même, sortir une belle dame des entrailles de la terre argileuse, bien grasse, de notre pays..apeurée, je contemplais le spectacle inhabituel qui s’offrait à mes yeux, que j’écarquillais de stupeur certes, mais aussi, afin de ne rien perdre de ce tableau miraculeux !
La fée avait revêtu pour la circonstance, une robe bleutée, qui tombait mousseuse, jusqu’à ses pieds, ses cheveux blonds formaient une véritable traîne, tant ils me parurent longs.
Cette gent dame me tendit alors, du bout de ses doigts, qu’elle avait fort longs, une chose inespérée, à cette époque , pour l’enfant déshéritée, que j’étais, devinez quoi ?
Mon cousin Marcel du haut de ses 2 ans s’écria :
-Des bonbons Mémère ?
-Non, répondit-elle dans un hochement de tête
-Une robe alors, s’écria ma cousine Marie-Thérèse déjà très féminine,
-Non plus.
-De l’or ? oui, des pièces en or ? questionna Roger
-Non, rien de tout cela ; et toi Caroline ? quelle est ton idée ? que m’a offert cette bonne fée ?
-Elle souhaitait peut-être t’emmener avec elle. J’avais alors 7 ans et pour moi les voyages constituaient un rêve permanent, je n’avais pas encore dépassé les limites de la ville voisine, qui ne se situait d’ailleurs qu’à une vingtaine de kilomètres de notre cher village.
-Je constate que vos réponses sont guidées par vos aspirations et qu’elles renferment toutes, le souhait de chacun , mais à votre âge, mon rêve s’avérait être ce qu’elle m’offrait : une galette dorée, sortie à peine du four, tant elle dégageait encore de la vapeur, et qui porte le nom de "Chalande"…
Un "Oh" ébahi, retentit alors ; tous les quatre, quelques soient nos divergences et nos différences d’âge, étions sensibles à cette merveilleuse pâtisserie ; la pauvreté sévissait chez nous et l’occasion d’en savourer une part tenait plus du prodige, que du quotidien.
Même la vue de ce gâteau devenait fait rare et seuls les mariages et les fêtes à caractère exceptionnel, nous permettaient d’y goûter. Aussi, en manger durant la semaine, devenait miraculeux. Malgré nos tempéraments fort distincts, nous possédions en commun un défaut typiquement enfantin : la gourmandise ; mais ce goût pour la nourriture que nous éprouvions, s’excusait facilement : en effet la faim nous tenaillait l’estomac bien trop souvent, et tout aliment quel qu’il soit, devenait sacré, presque un don de Dieu.
-Grand-mère, tu l’as prise ? questionna Roger, les yeux brillants de convoitise,
-Bien entendu, mais à peine cette belle dame m’eût déposé dans les mains, le gâteau fumant, qu’elle s’empara en échange, du bouquet champêtre que je venais de cueillir, et sitôt le troc effectué, ma bienfaitrice disparut dans le sillon du labour que je traversais, s’évanouissant dans les profondeurs du sol, comme happée par les entrailles de la terre, tel un mirage…La terre s’était refermée sur ce mystère….


