samedi 4 septembre 2010
Tout déplier Tout replier

 
 

Pauvres exilés
Une nuée de pauvres gens envahissent Guermange

 
Sur des moyens de transport très rudimentaires, s’entassaient pêle mêle : matelas, baluchons de vêtement, couvertures. Un chien parfois, trop fidèle pour être abandonné, se pelotonnait, reconnaissant près de ses maîtres, et regardait tremblant, le changement qui agitait soudain sa vie, si tranquille jusqu’à présent !

Les vieux que j’aperçus, souvent abattus par le chagrin de devoir quitter leur village, le regard fixe, tous semblables dans une même douleur, ne voyaient pas le paysage qui défilait sous leurs yeux ; la vie s’était arrêtée derrière eux, là-bas, dans ce petit coin de terre, lorsqu’ils avaient refermé la porte de cette demeure qui bien souvent les avait vu naître. Ce futur qui les happait malgré eux, ne les concernait plus. Trop de fois déjà, la fuite avait représenté pour eux le seul salut, épuisés, ils se laissaient guidés, leur corps sans âme ne réagissant plus, en les déracinant une fois de trop, on les assassinait purement et simplement.

Une centaine de kilomètres avaient déjà été franchi par ces personnes affolées, à la seule pensée de redevenir une fois de plus, peut-être définitive celle-là : allemands.

L’ennemi tant abhorré, avançait, tel une pieuvre sur l’Europe, se rapprochant un peu plus chaque jour et lançant ses tentacules jusqu’à notre sol, foulant déjà cette terre qui portait le doux nom de France.

Tous espéraient dans leur immense candeur, échapper à ces hommes sur lesquels couraient des bruits fort étranges et quasi monstrueux : les Boches.

Moi, idiote qui demandait il y a peu de temps encore l’explication de ce terme, maintenant j’en saisissais mieux la triste signification.

Pour un temps, il fallut bien leur donner asile à ces pauvres erres en mal de patrie, leur permettre de reprendre souffle, avant qu’ils ne poursuivent leur exode pour une destination inconnue d’eux-mêmes. Nous nous sentions d’autant plus proches de ces hommes et de ces femmes que nous aussi, nous nous trouvions confrontés au même dilemme. Dans combien de jours, de mois, serions nous contraints de fuir ? solidaires dans la même angoisse de notre Devenir !

Quel remue ménage, notre petit village si calme d’ordinaire, grouillait maintenant de toutes parts, à chaque coin de maison, nous apercevions des visages inconnus rendus sinistres par une barbe de plusieurs jours, des figures rongées par l’incertitude. A côté de tous ces réfugiés, nous les pauvres, nous nous considérions comme des nantis. L’inégalité de fortune n’existait plus, devant un péril commun à tous, nous ne pouvions que devenir égaux : grâce à notre ennemi, nous nous voulions enfin tous frères d’humanité dans une seule idée : chasser de notre territoire ces allemands que nous haïssions ! La guerre nous gratifiait d’un privilège rare en période de paix : l’unité dans un même combat.

Malgré toute la tristesse qui collait aux événements, j’allais vivre ma première histoire sentimentale, et la tragédie du moment se colora soudain à mes yeux éblouis, d’une douceur quasi indécente pour mes concitoyens qui vivaient dans la crainte permanente. Mon âme allait connaître les premiers émois de l’amour et inévitablement comme une juste contrepartie, les tourments qui s’accrochent à un sentiment si plein d’absolu.

mireille-cezard-tardy.fr

 
 

 
 
Accueil     |    Plan du site     |    Espace rédacteurs     |    Se connecter